J'ai toujours eu une passion pour les noms. Ceux des personnes, des animaux ou des choses. Et de leurs fonctions. Syntaxique et plus si affinité.
Soudain, cela me saute aux yeux comme la vérole sur le bas-clergé ; et à la mémoire, comme une médaille au torse d'un militaire. Des petits morceaux de puzzle qui s'assemblent depuis des cases temporelles reliées par un nom : Lefebvre.
Je me souviens d'une vague école maternelle et de ce petit garçon insupportable qui passait son temps à tirer sur mes tresses et à m'appeler la chinoise, avec autant de dégoût que si j'avais été un plat d'épinard en branches.
Oui, en ce temps là, j'avais de longues tresses et des yeux paraît-il trop bridés. Cadeau récessif d'un proche aïeul caucasien, connu dans ma famille paternelle sous le mystérieux sobriquet du "cosaque".
Bref, le micro-troll anachronique de l'école maternelle s'appelait Lefebvre et il tyranisait son petit monde.
Quelques années plus tard, il y eut ce vague éditeur juridique spécialisé en fiscalité, droit du travail, comptabilité et/ou gestion financière qui tyranise encore son monde par des écrits zincontournables dont la compréhension nécessite la lecture d'un ouvrage supplémentaire qui lui même pour être compris nécessite la lecture d'un autre ouvrage complétif qui lui même etc... Les moins chanceux d'entre vous l'auront reconnu, le tyran juridique labyrinthique s'appelle Francis Lefebvre !
Plus tard, il y eut cette secrétaire zélée mais tyranique qui passait son temps à vociférer dans les services pour des rendus de notes de frais, des justificatifs de péage et autres factures de restaurant. Masquant sa peur chronique des autres par un remuage de vent permanent, sa froideur dans la communication informelle confinait à la porte de prison. Elle s'appelait Lefebvre et elle tyranisait son monde.
Dernièrement, il y eut l'éphémère gloire d'un Lefebvre, porte-parole de l'UMP. Celui-là n'est pas encore connu pour tyraniser son monde mais en moins de temps qu'il faut pour ouvrir un compte sur DailyMotion, il a su se faire détester du microcosme blogalaxique qui, s'il ne fait pas la pluie et le beau temps, sait néanmoins gronder comme l'orage impromptu d'une fin d'après-midi d'été.
Et là, ce soir, je tombe à l'instant sur l'étonnante nouvelle : le pape, chef du service catholique, a décidé de réhabiliter les Lefebvristes !
Pas les miens, pas ceux qui jalonnent gentiment mes petits bouts de vie. Non, les intégristes cathos, comme on les appelle parfois avec autant de dégoût que s'ils étaient un plat de tripailles à la mode de Caen. Chacun ses rejets.
Bref, le pape a dit, non pas que l'acte d'amour sans être marié est un péché, mais qu'il allait lever samedi les excommunications frappant lesdits lefebvristes. Ce qui, somme toute, revient au même.
En soi, je vous avoue franchement que la nouvelle n'a qu'une incidence relative sur l'épaisseur de ma retouche mascara de 19h, mais la présence d'un négationniste notoire dans le lot des 4 zevêques candidats à la réhabilitation me fait froncer le sourcil.
Ce qui me rassure, c'est que je ne suis pas la seule. Benoît XVI déclenche un vent de fronde chez les cathos français.
Ah la rapidité de la propagation des nouvelles grâce à Internet. En moins de temps qu'il faut à une poignée d'ouailles pour se partager un plateau d'hosties et voilà la pétition en ligne. Les voies du Vatican seront-elles perméables aux voix d'Internet ou les voies de Vatican II seront-elles solubles dans les faux-pas papesques ?
Mais c'est une autre histoire. Et je digresse. Revenons à mes Lefebvre.
Vu que Lefebvre est l'un des 15 noms les plus répandus en France, un peu plus de 74 500 personnes le portent aujourd'hui. Sans compter leurs dérivés, Lefevre, Lefébvre etc. Il est donc, si ce n'est normal, du moins statistiquement compréhensible, que ma vie, et peut être la vôtre, soit jalonnée de ces Lefebvre difficilement fréquentables.
Comme beaucoup de patronymes, Lefebvre tire son origine d'un métier. Du lointain latin faber, il désigne un forgeron. Le forgeron, celui qui joue avec le feu. Et les métaux. Celui qui passe son temps à placer des trucs entre le marteau et l'enclume, en tapant comme un sourd pour fabriquer des outils. Dont les pinces, Monseigneur, ces leviers métalliques utilisés pour forcer les portes quand on n'a pas les clés.
Comme donc aime à le dire l'évêque Lefebvre et à l'entendre son chef de service, ita missa est. La messe est dite, et mes comptes avec les Lefebvre réglés. Aux suivants :-)
Post scriptum apocryphe (moi aussi j'aime bien glisser des addenda à ma messe en latin de cuisine)
J'ai aussi d'excellents souvenirs de Lefebvre. Prenez par exemple Jean. Pas trop forgeron, mais orfèvre en la matière burlesque. Ce qui à une tournure de lettre près le rapproche de la matière brulesque de son lointain ancêtre forgeron.
Apôtre du rire, un sacré Tonton Flingueur, dont ma grand-mère, qui ne l'avait jamais rencontré, prétendait néanmoins qu'il fut un temps conducteur de tramway à Limoges, France.
C'est peut-être dans cette contrée, autant célèbre pour sa porcelaine fragile que pour accueillir les généraux au placard, que naquit le comique d'auto dérision de Jean Lefebvre, connu pour son "J'ai tourné dans tellement de navets qu'on pourrait en cultiver un jardin."
Les meilleurs partent toujours trop tôt et certains Lefebvre devraient songer plus souvent à le cultiver, leur jardin, à défaut d'être définitivement limogés :-)




