Toute révélation d'un secret est la faute de celui qui l'a confié.
- Jean de La Bruyère Les Caractères
Fut un temps, la presse écrite et parlée nous affligeait du sempiternel "selon une source bien informée qui a demandé à garder l'anonymat" ou de l'elliptique "sous couvert d'anonymat, un avis autorisé proche de la source nous informe" etc. pondéré ou non de quelques indices pour décrypter qui pourrait bien être le mystérieux informateur.
Qui pour servir ses propres intérêts, qui pour servir l'intérêt général, qui pour gagner les faveurs d'un journaliste ou renvoyer l'ascenseur, faire payer une vacherie récente ou une querelle ancienne, il y a souvent une personne bien intentionnée informée détentrice d'un secret (de polichinelle ou pas) que le devoir de réserve lui impose de taire, et son ego de divulguer.
Et il n'y a pas mieux que l'oreille complaisante d'un journaliste pour relayer. Et de préférence le premier. En cela, blogueurs et journalistes sont bien les espèces cousines de l'évolution darwinienne de la circulation de l'information. (certes, cette digression sort un peu du contexte mais j'ai moi aussi quelques pics à envoyer ;-)
Tout cela, c'était avant twitter. Aujourd'hui le journaliste, intermédiaire entre le producteur et le consommateur d'information sent son trône vaciller. Qu'il se rassure. C'est probablement une impression fausse. A moyen terme tout au moins. Mais c'est un autre débat qui précède celui dont il est question ici :
Je lisais dernièrement que le congressman américain Pete Hoekstra (R-Michigan) a provoqué un fort remous sur la sécurité en utilisant son compte twitter. Il a envoyé en temps réel des updates pendant un voyage en Iraq, mettant ainsi en danger, selon certains, toute la délégation voyageant avec lui.
Je ne connais pas les protocoles de sécurité et l'éventuel embargo qui courrait sur ce voyage mais une chose est certaine, lire comme attrape-nigauds chez ZDNet "Yes, Twitter is still dangerous" (vous noterez, il ne s'agit pas d'une question, mais d'une affirmation) relève plus de la guéguerre stupide de la résistance passive que livrent certains journalistes d'arrière-garde revêches au changement, que d'une analyse sérieuse. Et pourquoi pas la faute du BlackBerry sur lequel les info ont été envoyées ?
Pardon ? L'auteur de ces inepties n'est pas un journaliste ? Ah oui, au temps pour moi, il s'agit du CEO d'Asuret Inc ... un pro de l'information grise ? Voilà un bel exemple de mauvaise foi d'opportunisme de la part d'un professionnel prêchant pour sa paroisse.
Il a beau jeu Il Dottore qui accuse le thermomètre de donner de la fièvre. Et moi je dis que le thermomètre est innocent. Si le patient avait gardé ses chaussettes, il ne se serait pas enrhumé !
En d'autres termes, ce n'est pas tant le canal avec lequel le congressman bavard a transmis les informations qui importe mais bien sa légitimité ou non à transmettre ces informations. Son incapacité à se taire et les raisons qui ont motivé ses envois.
D'ailleurs le congressman s'est fendu d'une contribution à la twittroverse (de twitter et controverse) sous forme d'un pdf "c'est celui qui dit qu'y est, ils l'ont fait avant moi" balançant ainsi ses petits camarades, de préférence ceux de l'autre bord. Remontant bien avant que l'usage de twitter ne se popularise chez le politicien opportuniste. Du temps où c'était le journaliste ou le journal choisi qui publiait l'information confidentielle.
Comme disait ma grand'mère qui n'était pas une pro des protocoles ni des usages diplomatiques "et s'ils s'étaient jetés par la fenêtre, tu les aurais suivis ?"
Un simple "twitter les détails de mon voyage n'était pas forcément très approprié, je veillerai à plus de prudence désormais" serait inconcevable ?
Comme je ne suis pas zamie avec le congressman bardé de tous les attributs du super héros 2.0, je n'ai pas pu vérifier si son compte FaceBook recevait aussi ses updates twitter. A la louche et empiriquement, je dirais que non. Mais peut-être que si. Auquel cas ce serait toute la chaîne qui serait le maillon faible ?
Confidentialité ? Pour les spécialistes de la sécurité et de la politique US, voici encore un autre exemple édifiant de twitter comme point de convergence entre les egos bavards et les fuites épiques.
Mais encore faut-il ne pas se tromper de combat. Ce n'est pas twitter, ou assimilé, qui est dangereux. C'est parfois, et seulement parfois, ceux qui s'en servent. Mal. Pour provoquer des tsunami dans un dé à coudre tempêtes dans un verre d'eau. Les bavards ont toujours eu besoin de lumière pour nourrir leur soif de reconnaissance. Rien de nouveau sous le soleil. Si ce n'est l'ombre absente du parapluie du journaliste autrefois de rigueur.
Un mal pour un bien ?
L'outil n'est jamais que ce que l'on en fait. Et quand on est congressman voyageant à Baghdad, on ne se sert pas de twitter de la même façon qu'un commercial en démonstration.
Il suffit sans doute d'observer comment le congressman atteint de twittorrhée (de twitter et logorrhée) alimente son compte (pas de discussion, pas de lien à suivre, une basique et pontifiante mise en scène de soi) pour trouver les limites de son authenticité. Sur twitter aussi le monologue est possible.
C'est d'ailleurs là que sont venus s'abreuver les journalistes : NYT, CBS, Guardian etc et non pas dans un dialogue/interview/échange de tweets qui aurait clarifié rapidement et publiquement les points de vue avant publication des articles sur leur site ou sur leur feuille de papier en bois d'arbres.
Oui, twitter est dangereux. Mais pas pour les raisons invoquées, ni pour les causes vers lesquelles certains journalistes tentent de nous orienter.
twitter est surtout dangereux pour ceux dont c'est le métier d'informer et qui n'ont pas encore compris l'intérêt et la façon de l'utiliser. Dangereux pour ceux qui laissent la place vacante.
Plutôt que de mobiliser de l'énergie à agiter le spectre de leur refus à se remettre en cause et à changer leurs habitudes, certains journalistes feraient mieux d'investir twitter pour en tirer le meilleur parti possible avant qu'il soit trop tard. Trop tard pour eux. A parfois défendre des citadelles que personne ne cherche à prendre d'assaut, certains en oublient que la bataille se déroule ailleurs ...






