August 08, 2008

L'Expérience de Milgram, the dark side of the force

- Faut pas faire attention, c'est une brute née de la guerre.
- En langage clinique on appelle ça un paranoïaque,
en langage militaire un brigadier.

Maurice Biraud à Charles Aznavour dans Un Taxi pour Tobrouk

J'étais là, et je n'ai rien fait. Conformisme, pouvoir et obéissance, 5 bonnes raisons de détester l'humanité entière ou de devenir meilleur (part 5 L'experience de Milgram, the dark side of the force)

Conduite en 1960 par le psychologue américain Stanley Milgram, cette expérience vise à évaluer jusqu'à quel niveau d'obéissance peut aller un individu dirigé par une autorité qu'il juge légitime.

Elle était évoquée hier dans la première video sur l'expérience de la prison de Stanford dont elle se rapproche, mais comme vous ne l'avez pas regardée -- si, si, je vous connais :) -- j'ai estimé que cela méritait un post à part entière !

Durant le procès de Nuremberg, bon nombre d'accusés ont avancé comme argument "J'obéissais à des ordres". En clair et dans la lumière crue, celle qui brûle les yeux, l'objectif réel de l'expérience de Milgram était de mesurer le niveau d'obéissance à un ordre, même contraire à la morale de celui qui l'exécute.

Des sujets acceptent de participer, sous l'autorité d'une personne supposée compétente, à une expérience d'apprentissage où il leur est demandé d'administrer un traitement cruel - en l'occurence, des décharges électriques, à des tiers au motif de favoriser un apprentissage.

Milgram

A votre avis, combien de sujets ont infligé les décharges électriques maximales malgré les plaintes de l'acteur-apprenant quand l'autorité compétente leur intimait l'ordre de continuer quand même?
10 % ? 20 % ?

Entre 61 et 66 % ont obéi aux ordres de "l'expérimenteur" scientifique en blouse blanche !

Avertissement : Certaines images peuvent choquer. Elles ont été tournées dans le cadre de l'expérience. L'apprenant est bien sûr complice de l'expérimenteur, les décharges ne sont pas réelles et le sujet/objet de l'étude ignore ces faits. Ce n'est pas la vraie vie.

Dans la vraie, il arrive que cela soit pire. Mortellement pire.

Comme beaucoup, vous vous dites que VOUS, vous n'auriez pas continué, surtout si vous aviez clairement été informé avant que la décharge maximale peut tuer. Peut-être. Ou pas.

Il y a deux ans, soit près de 50 ans après, Derren Brown a reproduit l'expérience.

Résultats similaires : 65 % des sujets ont obéi aux ordres de "l'expérimenteur" scientifique en blouse blanche !

Elle est là, la part sombre que chacun porte en soi. Celle qui pousse à obéir aveuglément et/ou celle qui pousse à confondre avoir de l'autorité et faire autorité. La nature de la responsabilité. Jusqu'où ne pas aller trop loin. Quand savoir, quand devoir dire Non !

Voilà, c'est la fin provisoire de cette série de 5 posts.

Si j'en crois les statistiques, il y a fort à parier que vous aurez tout oublié dès que vous serez en groupe et en retard pour exécuter les ordres d'une autorité que vous jugerez légitime, quoi qu'elle vous demande.

Sauf à vous demander régulièrement si vous êtes en accord avec vos principes. Et si vous craignez d'oublier aussi de le faire, je vous recommande Remember The Milk.

Si personne, pas même votre inconscient, n'est là pour vous rappeler à l'ordre, programmez consciencieusement vos alertes :-)

August 07, 2008

L'effet Lucifer

- Quand on ne veut pas du pouvoir on le refuse !
On peut très bien vivre dans l'ombre...
- Et ne jamais en sortir! Vous en savez quelque chose.

Un député/Jean Gabin dans Le Président

J'étais là, et je n'ai rien fait. Conformisme, pouvoir et obéissance, 5 bonnes raisons de détester l'humanité entière ou de devenir meilleur (part 4 L'effet Lucifer)

L’expérience de Stanford -- The Stanford Prison Experiment, est une étude de psychologie expérimentale menée par Philip Zimbardo en 1971 sur "comment la captivité affecte l'autorité en milieu carcéral". Des étudiants y jouent le rôle soit de gardien soit de prisonnier.

Elle étudie le comportement de personnes ordinaires, avec comme hypothèse que la situation induira les  gardes à adopter des conduites abusives et les prisonniers à accepter les humiliations.

Les sujets sont sélectionnés pour leur stabilité et leur maturité, et le rôle respectif de gardien ou de prisonnier leur est assigné aléatoirement.

Zimbardo impose des conditions particulières aux participants dans l'espoir d'augmenter la désorientation, la dépersonnalisation et la désindividualisation.

Les gardes ont une matraque, un uniforme de type militaire, des lunettes de soleil pour éviter tout contact entre les yeux d'un prisonnier et ceux d'un gardien. Contrairement aux prisonniers, les gardes sont censés travailler en rotation et rentrer chez eux lorsqu'ils ne sont pas de service. Durant l'expérience, nombre d'entre eux se sont déclarés volontaires pour des heures supplémentaires. Sans augmentation de salaire.

Les prisonniers portent une sorte de robe, pas de sous-vêtements, et des tongs en caoutchouc, ce qui, selon Zimbardo, devait les forcer à adopter des postures inhabituelles et à éprouver une sensation d'inconfort pour pousser leur désorientation. Ils sont appelés par des numéros et non plus par leur nom.

L'expérience avançant, de nombreux gardes deviennent progressivement plus sadiques, en particulier la nuit - pensant que les caméras étaient éteintes et que l'équipe de recherche ne pouvait pas les voir.
Pour étayer sa théorie d'intériorisation des rôles, Zimbardo s'appuie sur le fait que lorsqu'on leur propose une liberté conditionnelle en échange de la confiscation de la totalité de leur paye, la plupart des détenus acceptent. Puis, lorsque la liberté conditionnelle leur est refusée, aucun ne quitte l'expérience.
Paradoxe inquiétant. S'ils étaient prêts à renoncer à leur salaire pour quitter l'expérience, pourquoi restent-ils quand on leur refuse une "liberté conditionnelle" ? L'illusion devient réalité ?

Zimbardo met fin à l'expérience prématurément (après 6 jours, au lieu des 2 semaines prévues) lorsque Christina Maslach, une ancienne étudiante, s'insurge contre les conditions épouvantables de la "prison". Elle fut la seule, parmi la cinquantaine d'intervenants entrés dans la "prison", à mettre la moralité de l'expérience en question.

Les résultats de l'expérience ont été utilisés comme argument pour démontrer l'obéissance en présence d'une idéologie légitimée et d'un support institutionnel et social. Ils ont également été utilisés pour illustrer la théorie de Dissonance cognitive et le pouvoir de l'autorité.

Depuis, Dr Z. a publié un livre, l'Effet Lucifer, Understanding How Good People Turn Evil (Random House, 2007), ou comment dans des circonstances particulières, des gens ordinaires en arrivent à commettre des actes innommables. Le côté obscur de la force !

Si vous détenez une parcelle de pouvoir ou si vous avez vocation à donner des ordres, pensez-y.
Et si la phrase "Peu importe comment, tout ce que je vous demande, c'est d'y arriver" vous est familière, il est temps de prendre un peu de recul. C'est l'été, posez vos lunettes à verre fumé, rentrez dans l'ombre en partant au soleil !

Stanford Prison Experiment part 2

Stanford Prison Experiment part 3

August 06, 2008

Le témoin apathique

Dans les situations critiques, quand on parle avec un calibre bien en pogne, personne ne conteste plus. Y'a des statistiques là-dessus.
Gabin dans Mélodie en Sous Sol

J'étais là, et je n'ai rien fait. Conformisme, pouvoir et obéissance, 5 bonnes raisons de détester l'humanité entière ou de devenir meilleur (part 3 L'experience du Témoin apathique)

Le 17 mars 1964 à 3h00 une femme est poignardée au bas de son immeuble. Elle hurle et appelle à l'aide « Il m'a poignardée, aidez-moi, je vous en prie, aidez-moi ! ».

Des locataires de l'immeuble se réveillent, l'un demande à l'agresseur de s'en aller. Il fait mine de fuir et revient frapper la jeune femme dix minutes plus tard, nouveaux cris. Personne n'intervient, ni n'appelle la police.

La police est appelée à 3h50. Elle retrouve le cadavre de la femme, poignardé de 17 coups de couteau. Elle meurt lors de son transport à l'hôpital.

L'article de Martin Gansberg intitulé "37 who saw murder didn't call the police", paru dans le New York Times du 27 mars 1964, choque l'Amérique. On apprendra plus tard qu'il est truffé d'inexactitudes. Mais c'est une autre histoire.

En 1968, sur la base de cet événement, John Darley et Bibb Latané, veulent comprendre quel rôle peut jouer l'effet de groupe dans la réticence à effectivement venir en aide.

Une des expériences menées consiste à placer un sujet seul dans une pièce en lui disant qu'il peut communiquer avec d'autres personnes via un interphone.

En réalité, il va entendre puis discuter avec une bande audio préenregistrée.

L'un des acteurs de la bande-son simule une crise d'épilepsie et demande de l'aide de manière explicite. La communication avec lui devient alors impossible, il ne répond plus. L'étude révèle que le temps attendu par le sujet avant d'avertir l'examinateur est inversement proportionnel avec le nombre de personnes avec lesquelles il croit être en conversation.

Se croyant seul à discuter avec la personne, 85% des sujets préviennent rapidement l'examinateur.

Plus il pense qu'il y a de participants à la conversation, plus il attend. Dans certains cas, il arrive même que le sujet ne prévienne personne avant la fin de l'expérience.

Selon Bibb et Latané, « lorsqu'un seul témoin est présent dans une situation d'urgence, il porte la responsabilité de devoir l'assumer ; [...] si plusieurs personnes sont présentes, la charge de la responsabilité se diffuse. Les individus, par un processus de rationalisation, peuvent inhiber leur réponse à une urgence, dans laquelle ils perçoivent un conflit dans le fait d'intervenir, par une distorsion de leur perception, et ce afin de croire qu'en réalité, il n'y a aucune urgence. »

Dans le cas où les autres témoins sont visibles, le sujet guette les réactions des autres pour décider s'il est nécessaire d'intervenir. Chacun guettant les réactions des autres, l'inertie gagne le groupe, induisant qu'il n'est pas nécessaire de réagir.

Moralité ? A priori, mieux vaut être en danger devant un seul témoin que dans une rame de métro bondée. 

L'expérience a été reproduite dans différentes situations et donnent toujours les mêmes orientations. Illustration !

 

Une personne seule se sent 100% responsable. A 10, chacun se sent responsable à 10% ?
Une autre perspective qui relativise le travail d'équipe ... ou du moins la façon de le déléguer ?

August 05, 2008

Et qui est mon prochain ? L'expérience du Bon Samaritain

- Taxi, taxi ! Au secours !
- C'est pas ma direction.

Le Chauffeur de taxi à Ornella Muti dans Mort d'un pourri

J'étais là, et je n'ai rien fait. Conformisme, pouvoir et obéissance, 5 bonnes raisons de détester l'humanité entière ou de devenir meilleur (part 2 L'experience du Bon Samaritain)

Voilà une expérience qui devrait parler à Charles, le Bon Samaritain.

Des étudiants de l’Université de théologie de Princeton sont mis sans le savoir dans la situation de la parabole du bon samaritain.

Après une conférence, on leur demande de préparer individuellement une émission de radio sur un thème qui traite ou de l'altruisme et notamment de la parabole du Bon Samaritain, ou des opportunités professionnelles.
Les thèmes sont répartis aléatoirement en trois groupes en fonction d'un facteur situationnel : la pression temporelle.

  • Le Groupe 1 dispose de tout le temps nécessaire pour se rendre tranquillement au studio.
  • Le Groupe 2 dispose de juste assez de temps pour aller au studio.
  • Le Groupe 3 apprend qu'il est déjà en retard pour l'enregistrement de l'émission qui aurait dû commencer.

Sur le chemin entre l'université et le studio d'enregistrement, un complice anonyme simule un malaise : l'homme est visiblement souffrant, tousse et râle.

  • Parmi les étudiants largement en avance sur l’heure de l’enregistrement, 63% portent secours.
  • Chez ceux qui étaient tout juste à l’heure, 45% prend le temps de s’assurer que l’homme va bien.
  • Et parmi ceux qui sont en retard ... 10% portent secours.

Moralité ? La flèche du temps peut tuer les valeurs et les principes qui semblaient essentiels !

Cela ne signifie pas forcément qu'une personne agissant en désaccord avec les principes qu'elle défend soit hypocrite. Mais plutôt que la nature psychique de l’homme -- ses croyances, ses valeurs ou son système de représentation, compte parfois moins que certaines circonstances. Ici, c'est la pression temporelle, mais cela peut être d'autres types de pressions.

Note : C'est d'autant plus effrayant quand l'expérience montre que ceux "conditionnés" auparavant par le thème de la parabole n'ont pas eu de meilleurs résultats. A croire qu'il existe des cloisons étanches ...

Cette intervention au dernier TED de Daniel Goleman, autheur de Emotional Intelligence, aborde le thème Why aren't we all Good Samaritans? Pourquoi ne sommes-nous pas tous de Bons Samaritains ? Hiérarchiser et relativiser les priorités ... Vaut-il mieux un retardataire qui s'arrête sur le bord de la route pour aider son prochain, ou un ponctuel à oeillères focalisé sur lui-même ou sur son objectif ? Dilemme cornélien ? Reste donc à ne jamais être la personne à secourir en attente du Bon Samaritain en retard.

Plus ici.

August 04, 2008

Who are you going to believe, me or your own eyes? L'expérience de Asch

Who are you going to believe, me or your own eyes?
Attributed to Groucho Marx

J'étais là, et je n'ai rien fait. Conformisme, pouvoir et obéissance, 5 bonnes raisons de détester l'humanité entière ou de devenir meilleur (part 1 L'experience de Asch)

Solomon Asch, pionnier de la psychologie sociale, invite des étudiants à participer à un présumé test de vision.
Tous les participants sont complices de l'expérimentateur, sauf un.

L'expérience a en réalité pour objet d'observer comment le comportement du groupe va influer sur le sujet - celui qui est sujet/objet de l'étude.

A partir de cette planche, "l'expérimenteur" demande de désigner quels sont les traits de longueur identique, le plus court ou le plus long.
Les complices donnent tous de fausses réponses.

Asch
  • La majorité des sujets répond correctement malgré les mauvaises réponses du groupe.
  • Mais 33%, oui 1/3 se conforme aux mauvaises réponses, y compris lorsque la bonne réponse est aussi évidente que désigner un nez au milieu d'un visage.
  • Quand on lui annonce les résultats, le sujet attribue ses piètres performances à sa mauvaise vue.

    Moralité ? 1/3 se conforme aux dires du groupe quand il s'agit de faire un choix simple. C'était en 1951 et depuis l'expérience a été de nombreuses fois reproduite. Avec sensiblement les mêmes résultats.

    Pensez-y lorsque vous demandez leur avis à un troupeau de collaborateurs ou quand vous donnez le vôtre, ou quand vous laissez un commentaire ;-)


Pas toujours facile de trouver le courage d'un Galileo Galilei et de crier "Et pourtant, elle tourne !" à la face du monde.

J'étais là et je n'ai rien fait. Conformisme, pouvoir et obéissance, 5 bonnes raisons de détester l'humanité entière ou de devenir meilleur

Saga de l'été, le trailer ;-)

Pour cause de pause de quelques jours, voici du surgelé.
Une série de 5 posts, 1 par jour, préprogrammée dans la catégorie Saga de l'été.
Je suis certaine que si je ne vous avais rien dit, vous n'auriez pas vu la différence :-)

Voici donc le menu de la semaine, peut-être entrecoupé de quelques nouvelles fraîches.
Ou pas. Selon l'humeur.

J'étais là, et je n'ai rien fait. Conformisme, pouvoir et obéissance,
5 bonnes raisons de détester l'humanité entière ou de devenir meilleur

C'est Zazie qui m'a donné l'idée de cette série de posts. Parce que la nature humaine, la mienne, la vôtre, m'étonne, m'effraie et me fascine.

Les plus curieux d'entre nous ont blemi à la lecture de Hannah Arendt et/ou de Jonathan Littell.
Les plus occupés n'ont pas eu le temps d'y penser ou n'ont jamais été directement confronté à ce genre d'expérience.

L'été, c'est aussi une bonne période pour "réfléchir". Se regarder dans le miroir agité ou non d'une mer d'azur. Et regarder au-delà. A travers la fenêtre ouverte sur le monde.

Les posts qui vont suivre ne parlent pas de cas extrêmes ou de psychopathes passés à l'acte.

Non, simplement de vous & moi, et de circonstances.


  • Lundi : L'expérience de Asch ou le pouvoir du conformisme sur l'individu au sein d'un groupe.
  • Mardi : L'expérience du Bon Samaritain ou comment des êtres brillants finissent par agir en contradiction avec leurs principes.
  • Mercredi : L'expérience du témoin apathique ou pourquoi il vaut mieux être danger devant un seul témoin plutôt que dans une rame de métro bondée
  • Jeudi : L'effet Lucifer ou pourquoi bannir de son vocabulaire la phrase "La fin justifie les moyens"
  • Vendredi : L'Expérience de Milgram ou jusqu'où ne pas aller trop loin.

Avertissement :

  • Si vous vous interrogez encore sur la nature humaine côté vide du verre, ne lisez pas la libre et déprimante adaptation de ce qui va suivre. Il faut avoir les yeux embués d'espoir pour lire les 5 posts programmés.
  • Si vous regardez plutôt côté plein du verre, alors, puisse la lecture de ces petites fables sans prétention ni rigueur scientifique vous conduire à "un homme averti en vaut deux".

S'affranchir des circonstances et des pressions pour, le plus souvent possible trouver le courage d'être soi et donner le moins mauvais, est un travail sur soi quotidien. Plus encore depuis que le web construit des ponts, engendre des monstres et crée des miracles d'émerveillements quotidiens.

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