November 18, 2008

Motrin en marche dans les réseaux sociaux. Erreur de stratégie ou billard à 3 bandes ?

Quand la controverse stérile accouche d'un intéressant cas d'école

Il y a quelque semaines, j'ai rejoint un groupe un site un bouzin de filles appelé twitter moms.

Comme son nom l'indique très bien, c'est là que se retrouvent des mères à majorité anglo-saxonnes qui twittent.

Comme dans la vraie vie, cette micro société aux contours flous regroupe autant d'individualités différentes que de micro groupes hétéroclites. Mais en quelques jours, je l'ai vu se transformer de pays des bisounours en formidable machine de guerre groupe de pression marchant d'un même pas.

Acte 1 : Le cheval de bataille

Motrin est une marque d'analgésique commercialisée par McNeil Consumer Healthcare. Pour faire simple, un comprimé/pilule de la famille "ça fait du bien là où ça fait mal".

L'équivalent en France de marques comme Advil, Brufen ou molécule Ibuprofène si vous avez le bon sens d'acheter la forme générique - mais c'est un autre débat..

Leur problématique : comment se différencier des concurrents qui vendent exactement la même molécule ? Easy as a pie, se disent-ils en eux-même et en anglais, car ils parlent couramment les deux langues : secouons la fourmilière des mères porteuses !

Quand je dis mères porteuses, je parle de celles qui façon kangourou sacrifient à l'autel de la mère idéale, souffrant en silence pour l'avenir glorieux de leur progéniture, qu'elles portent à tout bout de champ et à bout de bras. Jusqu'au bout du rouleau.*

C'est en tout cas ainsi que Motrin les voit, et à elles que Motrin s'adresse. "We feel your pain. Nous compatissons à votre douleur". Le ton est volontairement décalé voire humoristique. Le lancement du message coïncide avec le mois de l'International baby-wearing. (encore un truc qui bien qu'international semble purement nord américain, le mois du portage des bébés...)


Acte 2 : Les bouzins de filles dans les starting blocks ruent dans les brancards

Goutant peu cet humour iconoclaste, levée de bouclier des mères (agacées, outragées, humiliées) et même quelques pères, sous l'étendard des twitters moms qui propagent la controverse sur Friendfeed, nouvelle plaque tournante des réseaux sociaux.

"Non, ça fait même pas mal de porter ses enfants quand on le fait bien. Haro sur le Motrin, quel menteur" La contagion se diffuse entre autres sur FaceBook puis inévitablement aux agences de presse qui font leur chou gras de l'épineuse question. Est-il politiquement correct de porter une attaque frontale au piédestal de la mère courage?*

Un ramdam bien disproportionné par rapport au message en apparence bien inoffensif.

Acte 3 : Motrin déclare forfait

Motrin retire ses annonces en publiant ses plus plates excuses.
Troisième mi-temps. On continue à en parler sur l'air connu des twitters moms 'On a gagné, wow le pouvoir des réseaux sociaux' entonné en canon par Motrin 'On est désolé, nous nous sommes mal compris, nous sommes aussi des parents. Votre avis nous importe'.

Epilogue :

  1. A première vue, surtout si elle est courte : Motrin a mal évalué sa cible et l'agence qui a pondu le concept a fait travailler des créatifs qui en fait de portage ne doivent connaître que le portage salarial.
  2. Quand on a le nez dans le guidon des demi-dieux de la communication que sont devenus les réseaux sociaux, on s'indigne qu'au lieu de descendre dans l'arène, Motrin publie un communiqué 'old school' sur son terrain site.
    Erreur stratégique tranche Seth Godin.

Je n'en suis pas si sûre.

  • Parce qu'en pratique si l'on analyse le discours latent des mères outragées, ce n'est pas la légitimité du cachet magique qu'elles contredisent. En clair, les mères répondent "t'es en train de dire que SI on a mal, et on ne dit pas qu'on a mal, c'est qu'on ne sait pas porter nos enfants. On n'a pas mal. Jamais. On ne peut pas avoir mal puisqu'on nous a appris que bien les porter ne fait pas mal !" Même des pères le disent !
  • Tout cela me rappelle les habits neufs de l'empereur ! CQFD.

Moralité ?

Si monsieur Motrin avait employé le "je" au lieu du "vous", faisant parler une mère avec sa poche kangourou remplie d'un adorable bébé cadum sans fausse dramatisation -- comme l'aurait sans doute fait tout labo 1.0 consciencieux -- la face de la controverse en eut été changée.

La mère courage se serait alors reconnue dans le miroir tendu et ... fin de l'histoire ... qui en aurait parlé ? Personne. Inaperçu. Quel aurait été l'effet sur les ventes ? Zéro.

Motrin-le-malin n'à donc aucun intérêt à descendre dans l'arène des réseaux sociaux pour engager le dialogue parce que:

  • le but n'est pas d'être acteur de la discution, mais d'être sujet collatéral de la discution.
  • A quoi servirait d'engager le dialogue pour enfoncer des portes ouvertes que l'on s'évertue à décrire comme n'existant pas ? Si les mères disent ne pas avoir mal, aller discuter de quoi ? le "double langage" des mères qui n'ont pas mal n'appelle pas de réponse. C'est leur répondre sur ce terrain qui aurait été une erreur stratégique.
  • OK, au temps pour nous, répond Motrin, toutes nos excuses pour avoir été maladroit. Une vraie note à la de Gaulle un "je vous ai compris" magistral ! ... qui renvoie sur la FAQ des produits Motrin :-)
  • la polémique s'est déplacée sur le terrain traditionnel des medias et d'une plus large audience. Répondre chez soi, c'est drainer des pages vues sur un site avec des produits que l'on cherche à mettre en avant.
  • Aucun concurrent n'a eu la réactivité de venir jouer le chien dans un jeu de quilles. Pas encore ?

Ce que j'en pense ?

Je parie ma céphalée annuelle que demain quand mère courage aura effectivement mal au dos, ou à la tête, bien qu'ayant vitupéré contre l'hérétique annonce, qu'ira-t-elle chercher dans le rayon de son super marché favori ? Du Motrin. -- Ah oui, aux US on achète ses analgésiques au super marché dans des bouteilles plastique et pas sous blister, ou alors à l'unité et pas par boîtes conditionnées de 12 comprimés inséparables, mais c'est un autre débat.

Et pourquoi donc pensera-t-elle à acheter du Motrin, pour elle, ou ses enfants, ou son mari ?

Empiriquement, parce que dans la solitude du rayon, il est possible qu'elle se souvienne que ça fait du bien là où ça fait mal et que Motrin a dit "We feel your pain", même si tout le monde sait désormais que porter sa progéniture, ça fait mal au dos mais qu'il ne faut pas le dire ça ne fait pas mal au dos. Même s'ils ont osé toucher à l'indétrônable icône de la mère idéale et idéalisée. Un peu sexiste d'ailleurs. Les (nouveaux) pères aussi portent leurs enfants et ont parfois mal au dos n'ont pas non plus mal au dos.

Le paradoxe humain est un facteur parfois surprenant.

Il peut arriver que cela s'utilise aussi comme ça les réseaux sociaux : une partie de billard à trois bandes dans un duo catégorie Soyez vus, jouez de la controverse.

Chacun y trouve son compte : les twitter moms nourrissent le mythe et se donnent une raison d'être. Protéger un secret de polichinelle, ça soude. Motrin pourrait y gagner en notoriété et, à la louche, en taux de pénétration du marché.

L'honneur est sauf. De part et d'autre.

Et la pilule prête à être avalée : Motrin, la seule molécule qui soulage les maux qu'on n'a pas.

* Je me sens d'autant plus légitime à "porter" ce discours que j'ai aussi porté mes enfants. Avec sac kangourou, dans un sac à dos, un sac hamac ou même à bout de bras.
Suivant consciencieusement les consignes.
Les trois premiers kilos et les premières semaines, c'est léger comme une plume. Magie de la découverte. Une expérience qui se vit, se raconte peu et dont l'euphorie de la charge émotionnelle se partage difficilement.
Mais oui, aussi, parfois, toute médaille a son revers, ça fait mal à la tête. Et au dos. Et aux bras. Oui, parfois ça fait pleurer les mères et peut-être même les pères. Et prendre un cachet d'aspirine d'ibuprofène, ça soulage.
C'est le nier qui est inquiétant. Et déloyal. Alimenter le mythe en idéalisant la condition de parent, ça donne encore plus mal à la tête. Surtout à celles et ceux qui y croient.

November 09, 2008

Real life 2.0: Obamalentendu

Kids Sur le vif, dialogue entre mon fils l'avocat et mon fils le médecin. Entendu dans le silence de ce dimanche après-midi :

- Ben non, Afro-américain ça veut pas forcément dire noir.
- Si !
- Tu peux être américain et être blanc, non ?
- ... hmm... mouais
- Tu peux être africain et être blanc, non ?
- ... hmmm... oui
- Alors Afro-Américain ça peut pas vouloir dire noir ! ça veut juste dire africain ET américain, tu vois !
(long silence)

- ... Oui ... mais non. Pour tout le monde ça veut quand même dire noir. Ecoute, va voir maman, et demande lui de te raconter l'histoire de la chemise lilas.

(long silence puis bruit de course dans l'escalier)

- Ben toi, tu connais même pas le hareng vert qui siffle ! Maaaaaman, c'est quoi l'histoire de la chemise lilas ?

(second bruit de course dans l'escalier) Maaaaman, c'est quoi le hareng vert qui siffle ?

September 10, 2008

La peur évite-t-elle le danger ?

Impiaque aeternam timuerunt saecula noctem. Virgile, Géorgiques (I, 468)

Si vous lisez ce post préprogrammé, c'est que la fin du monde a été déprogrammée.

Ou alors, c'est le dernier que vous êtes en train de lire. Parce qu'à l'heure où il est publié, si vous ressentez quelques tremblements et une forte chaleur vous envahir, il est trop tard pour apprendre à survivre en milieu marrant marin.

J'ai suivi avec effarement la propagation sur Internet de la dernière rumeur en date annonçant la fin du monde pour ce matin. Celle, suisse, du Grand Collisionneur Hadronique. La précédente -- dont je me souvienne -- remontant à 1999 et aux prophéties Pacorabanesques.

Au delà de notre destin individuel, dont on connait l'issue à plus ou moins long terme, périodiquement, à intervalles plus ou moins réguliers et sans doute depuis que le monde est monde, ce qui remonte à des lustres, que l'on soit créationniste ou non, l'épée de Damoclès pointe le bout de son nez : la fin du monde est-elle pour demain ?

Sans doute un mal nécessaire qui aura permis à quelques philosophes, illuminés ou non, de ponctuer le chemin jusqu'à nous de quelques réflexions sur le devenir ou son absence ; l'ici et le maintenant ; le savoir, les sciences ; les mystères de la vie ; ceux que l'on perce, ceux qui se dispersent, ceux qui nous transpercent et avec lesquels on doit vivre en acceptant ou pas de ne pas les comprendre.

Entre se gausser de la crédulité des catastrophistes noyés sous les déchiffrages cryptocomiques de Nostradamus, et se cacher la tête dans le sable avec l'assurance de l'adolescence, persuadés d'une quasi immortalité/éternité, l'échelle de l'humanité, telle qu'on la devine, devrait nous donner, une fois encore, une leçon d'humilité.

Sur fond de Pink Floyd, l'horreur est encore plus séduisante.

La simulation de la condition humaine terrienne, quelque part entre l'infiniment grand et l'invisible minuscule, capable du meilleur comme du pire et à la merci des éléments.

Note : Que les choses soient claires, la situation n'est pas désespérée au point de foncer chez le premier libraire venu pour vous plonger dans la (re)lecture laborieuse des Particules Elémentaires Houellebecqueuses en espérant y trouver quelque lumière pour éclairer vos trous noirs.

Non, quitte à se vautrer dans la fange, je vous conseille plutôt l'écoute attentive de ce rap de l'anti-matière.

May 26, 2008

Comment le web change le monde

1 + 1 = beaucoup

Comment_le_web_change_le_monde Comme tout le monde presque tout le monde, j'ai reçu la semaine dernière le livre de Francis Pisani et Dominique Piotet, L'alchimie des multitudes.

C'est le sous-titre. Pourtant, je le trouve meilleur que le titre Comment le web change le monde*, un peu trop couche-culotte ;-)
Encore que, l'emploi du présent lui confère une valeur ajoutée.
Il ne dit pas "Comment le web a changé le monde" mais bien "Comment le web change le monde"-- sans point d'interrogation, mais je leur pardonne, ils savent ce qu'ils font ;-D
Une des clés de compréhension est sans doute dans ce présent-là. Le processus de transformation court toujours.

Les deux compères balisent le chemin jusqu'aux débats outre-atlantique menés par des érudits du web parfois inconnus ici, en France.

Parfois ils s'égarent en route -- j'aurais aimé qu'ils aillent plus loin sur la question de la sécurité et de la protection des données.

Ou ils rebroussent chemin, pas grand chose sur "comment les webacteurs porn et les tenants de l'ordre moral sur le web changent le monde". Les premiers représentant un iceberg de plus en plus visible ? -- les stats de MyPornMotion sont à cet égard clairement explicites. Les seconds, une minorité de moins en moins silencieuse ?

Mais, vous l'aurez compris à la longueur de ce post, j'ai kiffé apprécié la lecture de cet ouvrage.

L'interface écriture est fluide, très agréable à lire, avec un soin évident pour simplifier la navigation la lecture, et pourtant le n00b non-initié aura peut-être du mal à suivre. Le puzzle ordonné parle en effet plus à ceux qui expérimentent le web comme un mode de vie, qu'au néophyte l'utilisant comme une nouvelle lucarne magique.
Tout ça pour dire que la lecture du livre devrait s'accompagner de travaux pratiques : cliquer sur le lien visiter, voire tester les sites cités pour mieux comprendre ce qui se vit.

Pragmatique, jamais abscons mais parfois pointu, le livre est truffé d'exemples, de portraits de start-up, d'interviews d'experts, qui sont autant de pistes à explorer.
Elles ne vous conduiront pas forcément là où Pisani et Piotet font escale, le livre ne dit pas si le web est rond et s'il tourne, ni si son expansion est un univers fini ou infini ... Mais, elles vous mèneront peut-être, comme Antoine Sire qui en a rédigé la post face, à vous interroger sur la capacité de ces multitudes individuelles "à nous propulser vers le progrès ou à nous expédier dans le mur".

Puissent les futurs webréacteurs être dotés de bons air-bags !

Et vous, quand qu'en pensez-vous  ? ;-) 


* "Comment le web change le monde: l'alchimie des multitudes" de Francis Pisani et Dominique Piotet
Éditeur Pearson Education France, 22 euros ISBN : 978-2-7440-6261-2

Hormis le travers agaçant de l'emphase dans la fiche 'ready blog' qui l'accompagne -- Son blog [...]compte parmi les plus influents. Ses chroniques paraissent dans les meilleurs journaux etc -- la promo est bien ficelée. Pearson et l'Atelier BNP Paribas sont en parfaite cohérence avec le thème en offrant gracieusement l'ouvrage à un large éventail de blogueurs. A croire que le web change non seulement le monde, mais la définition du Service de Presse ;-) Merci !

April 17, 2008

This world is pregnant, qui a violé l'histoire ? (2)

BuddyC'était un très joli moment partagé avec Shimon Peres en 2006 au Web3 (souvenez-vous)
"This world is pregnant".

Hier soir pendant le Girl Power 3.0, ses mots me sont revenus.

A regarder Michèle prendre des notes, acquiescer ou réprouver d'un écarquillement d'oeil discret, écouter Tatiana et Natacha ouvrir les vannes de l'information qui devrait irriguer la sécheresse de nos méconnaissances, Isabelle la fonceuse déblayer au buldozer les chemins de la gloire, l'autre Isabelle, la Femme Digitale qui tempère avec justesse et authenticité les sorties de routes ; à découvrir l'enflammée Aurélie qui joue des mots et des cheveux avec brio, la timide et extra-avertie Morgane qui blogue, rock and rule avec curiosité et émerveillement, bref, à participer aux échanges qui parfois s'enlisent dans les travers des clichés inévitables pour mieux repartir hors des sentiers battus, à regarder toutes ces femmes, si différentes et qu'un réseau sans fil visible mais bien présent relie, ses mots me sont revenus en écho "This world is pregnant".

Le fait est que nous sommes de plus en plus nombreuses à investir le champ d'internet historiquement créé, maîtrisé et utilisé par une majorité d'hommes. En termes d'usage, la fracture numérique hommes vs femmes n'a plus guère de sens de ce coté-ci du monde occidental -- quand elle risque de s'accroître dans les pays émergents.

Une redite du permis de conduire. On n'évitera sans doute pas la boutade "femme au volant, écran bleu de la mort au tournant"  mais nous apprenons à utiliser, maîtriser, créer pour, avec et sur l'engin !

Et, peut-être une première, non seulement cette appropriation d'un secteur historiquement masculin n'a pas à justifier de légitimité ni de combat de pionnières, mais la diversité de l'approche dite féminine est globalement bienvenue. Il y a des places à investir, à créer, à inventer. En voudrons-nous ? Le tout est de savoir pour en faire quoi.

Alors, je ne sais qui a violé l'histoire mais oui, "This world is pregnant". Et pour une fois, la montagne peut accoucher d'une souris ;-)

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